« Le bon berger connaît ses brebis, et elles le connaissent. » Une vérité connue depuis l’époque biblique prend vie ici, dans la pratique, avec Doumith, un bon berger du Liban.
La cour de la ferme descend en pente raide sur un versant libanais. Au-delà de la clôture, près d’une route non goudronnée, se trouve un bâtiment auquel on accède en descendant des marches si basses que les poutres du toit dépassent à peine le niveau de la rue. À l’avant du bâtiment se trouve l’étal de légumes de Charbel ; à l’arrière, qui donne sur un jardin en cascade encore plus bas, vivent les frères. Sous la maison se trouvent des serres, des vignes grimpant sur des toits de fortune, un enclos à moutons, un poulailler, des réservoirs d’eau de pluie et un enchevêtrement de gouttières, de tuyaux et de flexibles, car l’eau est précieuse ici. Pour une personne aveugle, la ferme pourrait être un labyrinthe dangereux. Pour Charbel et Doumith, ce n’est pas le cas. Ils connaissent chaque recoin par cœur et se déplacent avec aisance, presque avec audace.
« Entre le noir et le blanc, il y a beaucoup de couleurs à voir. La cécité rend les choses radicales : tout devient soudainement binaire. Les objets sont soit là où vous vous attendez à les trouver, soit ils ne le sont pas. Il n’y a pas de nuance, pas de joie ni de déception dans les couleurs que le monde choisit pour différents moments. » Doumith sait de quoi il parle : il a perdu la vue peu après avoir atteint l’âge de quarante ans. Cela lui manque, mais il ne désespère pas.
Il vit avec son frère Charbel, qui a perdu la vue peu après lui pour la même raison génétique. Tous deux ont décidé qu’au lieu de devenir amers, renfermés ou d’attendre que les autres fassent les choses à leur place, ils vivraient comme si rien n’avait changé. Doumith noue un foulard autour de sa tête, prend sa canne et, digne comme un évêque avec sa crosse, sort à la rencontre des moutons. Il entre dans l’enclos, change l’eau dans l’abreuvoir, donne à manger et du foin. Le troupeau s’anime. Les cloches autour de leur cou ont leur moment de gloire. Il attend qu’ils soient prêts à partir.
Ils quittent l’enclos. Aucun n’ose dépasser son berger. Ils montent jusqu’à la route. Doumith ouvre la barrière, indique la direction à suivre, et soudain, tout change. Il perd la certitude que lui procure l’espace familier et connu de son foyer. Désormais, la plupart des moutons marchent devant lui, comme s’ils sentaient le besoin d’inverser les rôles. Guidé par le son des cloches de ses moutons de tête, il marche avec eux pendant des heures. Ils rentrent à la maison avant le crépuscule.
« Une personne aveugle doit faire confiance, et un berger doit apprécier ses moutons. Ils savent ce dont ils ont besoin. Un berger n’est pas là pour les dominer ou pour toujours savoir mieux qu’eux », explique Doumith, une vérité sur le métier de berger qui pourrait être imprimée dans les marges de la Bible.
« Ce qui me motive, c’est de prendre soin des autres. J’aime les gens, j’aime les animaux. Tant que je peux faire quelque chose pour eux, ma vie a un sens », la conversation près des moutons prend une tournure philosophique. « Je sais que plus je donne de moi-même, plus je reçois en retour. Quand j’ai perdu la vue, j’ai soudainement cessé de sortir et j’ai perdu le contact avec les personnes que je côtoyais souvent lorsque je travaillais comme électricien. Maintenant, ils viennent volontiers dans notre boutique pour acheter des légumes, et beaucoup d’entre eux nous aident. Même un berger a parfois besoin d’être un mouton dans un troupeau plus grand », dit Doumith avec un sourire.
« Mon guide dans l’obscurité de la vie au Liban est le Dr Harouny. La vie quotidienne ici n’est pas facile. Même ceux qui voient comprennent bien le manque de couleur : après tout, nous manquons de presque tout. Nous n’avons ni électricité ni eau courante. Nous n’avons pas les moyens d’acheter les produits de première nécessité, et les revenus de notre stand de légumes couvrent à peine les besoins du jardin. Merci pour les médicaments destinés à mon frère. Merci pour votre aide. »